La presse et nous
Et si la crise de la presse -notamment quotidienne- n’était pas due uniquement à la concurrence du Web et des gratuits ?
« LA FIN DES JOURNAUX »
par Bernard Poulet. édition Gallimard, Le Débat.
« Les journaux, vous vous souvenez ? Ces grandes feuilles imprimées qu'on dépliait dans le métro, et qui vous annonçaient les nouvelles du jour... » Bientôt, peut-être, on parlera de la presse comme on parle aujourd'hui des disques vinyle ou du Vélosolex. Mais « la presse » est un terme trop général : si l'ensemble du secteur souffre, les magazines people ou les titres spécialisés se portent moins mal que les quotidiens d'information générale. C'est sur ces derniers que se penche Bernard Poulet. En bon journaliste, il commence par les faits : dans tous les pays développés, ces journaux connaissent une baisse des recettes qui pousse certains à s'interroger sur leur survie. En France, la proportion d'adultes lisant un quotidien est tombée de 59 % en 1967 à 34 % en 2005. Aux Etats-Unis, la presse d'information vient de connaître un automne meurtrier - et le centenaire « Christian Science Monitor » cesse sa publication sur papier pour paraître uniquement sur Internet. Les causes du mal ? Il y a d'abord, bien sûr, la montée de la concurrence - le Web, les journaux gratuits, la multiplication des chaînes de télévision et de radio... -, qui pèse à la fois sur les ventes et sur la publicité des quotidiens payants. Premier cercle vicieux : pour réagir en se battant sur le terrain de la qualité, ceux-ci devraient investir davantage, ce que leur interdit en général leur mauvaise santé financière. De plus, l'Internet possède aux yeux des publicitaires l'avantage de viser avec plus de précision les publics, grâce aux techniques de « publicité contextuelle », de mots-clefs et même de ciblage individuel utilisées par les moteurs de recherche.
Mais cette explication bien connue en cache une autre qui l'est moins : la baisse de l'intérêt du public à l'égard de l'information. C'est là le thème le plus intéressant du livre, et sans doute le plus sujet à discussion. Pour l'auteur, la responsabilité de ce désintérêt incombe en partie aux médias eux-mêmes. Dans leur recherche éperdue de l'audience, ils ont abusé du « marketing de l'information », privilégiant à l'excès le fait divers et la « pipolisation ». A l'autre extrémité du spectre, pour ainsi dire, perçait « une attitude de surplomb, de donneur de leçons », qui n'a pas été sans effet sur l'image de la presse d'information. Au même moment, la multiplication des articles d'investigation (souvent inspirés par des « confidences intéressées », fruit d'une « nouvelle alliance justice-police-médias ») a contribué à désacraliser non seulement la politique, mais toutes les institutions - y compris la presse -, et à renforcer le scepticisme de l'opinion.
Une nouvelle idéologie
Mais la crise ne serait pas aussi profonde sans le choc des technologies numériques. Le développement fulgurant de l'Internet détruit la notion de « scène publique commune », crée des réseaux d'échanges communautaires, fermés sur leurs propres centres d'intérêt ou leurs propres convictions, et véhicule une nouvelle idéologie : l'utopie d'un monde où toutes les opinions se valent, où l'« intelligence des foules » remplace la compétence des experts.
A la fin de l'ouvrage, l'auteur énumère les issues de secours possibles pour la presse, montrant notamment les limites (financières) d'un journal « tout Internet » de qualité. Faudra-t-il subventionner l'information comme un service public, en lui donnant toutes les garanties possibles d'indépendance, sur un modèle inspiré de la BBC britannique ? Irons-nous vers un système à deux vitesses, l'information sérieuse étant réservée à ceux qui accepteront de la payer plus cher ? Chacun peut élaborer sa propre prospective : le livre en fournit les matériaux. A conseiller, donc, à tous les lecteurs de journaux, et même aux autres.
GÉRARD MOATTI
Source: Les Echos, 19/02/2009
« LA FIN DES JOURNAUX »
par Bernard Poulet. édition Gallimard, Le Débat.
« Les journaux, vous vous souvenez ? Ces grandes feuilles imprimées qu'on dépliait dans le métro, et qui vous annonçaient les nouvelles du jour... » Bientôt, peut-être, on parlera de la presse comme on parle aujourd'hui des disques vinyle ou du Vélosolex. Mais « la presse » est un terme trop général : si l'ensemble du secteur souffre, les magazines people ou les titres spécialisés se portent moins mal que les quotidiens d'information générale. C'est sur ces derniers que se penche Bernard Poulet. En bon journaliste, il commence par les faits : dans tous les pays développés, ces journaux connaissent une baisse des recettes qui pousse certains à s'interroger sur leur survie. En France, la proportion d'adultes lisant un quotidien est tombée de 59 % en 1967 à 34 % en 2005. Aux Etats-Unis, la presse d'information vient de connaître un automne meurtrier - et le centenaire « Christian Science Monitor » cesse sa publication sur papier pour paraître uniquement sur Internet. Les causes du mal ? Il y a d'abord, bien sûr, la montée de la concurrence - le Web, les journaux gratuits, la multiplication des chaînes de télévision et de radio... -, qui pèse à la fois sur les ventes et sur la publicité des quotidiens payants. Premier cercle vicieux : pour réagir en se battant sur le terrain de la qualité, ceux-ci devraient investir davantage, ce que leur interdit en général leur mauvaise santé financière. De plus, l'Internet possède aux yeux des publicitaires l'avantage de viser avec plus de précision les publics, grâce aux techniques de « publicité contextuelle », de mots-clefs et même de ciblage individuel utilisées par les moteurs de recherche.
Mais cette explication bien connue en cache une autre qui l'est moins : la baisse de l'intérêt du public à l'égard de l'information. C'est là le thème le plus intéressant du livre, et sans doute le plus sujet à discussion. Pour l'auteur, la responsabilité de ce désintérêt incombe en partie aux médias eux-mêmes. Dans leur recherche éperdue de l'audience, ils ont abusé du « marketing de l'information », privilégiant à l'excès le fait divers et la « pipolisation ». A l'autre extrémité du spectre, pour ainsi dire, perçait « une attitude de surplomb, de donneur de leçons », qui n'a pas été sans effet sur l'image de la presse d'information. Au même moment, la multiplication des articles d'investigation (souvent inspirés par des « confidences intéressées », fruit d'une « nouvelle alliance justice-police-médias ») a contribué à désacraliser non seulement la politique, mais toutes les institutions - y compris la presse -, et à renforcer le scepticisme de l'opinion.
Une nouvelle idéologie
Mais la crise ne serait pas aussi profonde sans le choc des technologies numériques. Le développement fulgurant de l'Internet détruit la notion de « scène publique commune », crée des réseaux d'échanges communautaires, fermés sur leurs propres centres d'intérêt ou leurs propres convictions, et véhicule une nouvelle idéologie : l'utopie d'un monde où toutes les opinions se valent, où l'« intelligence des foules » remplace la compétence des experts.
A la fin de l'ouvrage, l'auteur énumère les issues de secours possibles pour la presse, montrant notamment les limites (financières) d'un journal « tout Internet » de qualité. Faudra-t-il subventionner l'information comme un service public, en lui donnant toutes les garanties possibles d'indépendance, sur un modèle inspiré de la BBC britannique ? Irons-nous vers un système à deux vitesses, l'information sérieuse étant réservée à ceux qui accepteront de la payer plus cher ? Chacun peut élaborer sa propre prospective : le livre en fournit les matériaux. A conseiller, donc, à tous les lecteurs de journaux, et même aux autres.
GÉRARD MOATTI
Source: Les Echos, 19/02/2009
Ne tirez pas sur le journaliste
Rôle. A toute idée reçue il faut un « contrarian ». Le patron de « Libération » tient brillamment ce rôle dans ce petit livre très enlevé qui veut tout simplement défendre la presse contre « l'opprobre général » dont elle souffre dans un grand amalgame avec l'ensemble de la classe dirigeante. Il ne traite pas directement des problèmes économiques des journaux, mais, indirectement, il cherche bien à en combattre une des causes. Le lecteur fera d'une pierre deux coups puisqu'il aura pour le même prix un inventaire exhaustif de tous les reproches qu'on peut adresser aux journalistes... et la plaidoirie en défense de Joffrin. Les idées sont constamment appuyées sur des exemples concrets, du faux charnier de Timisoara au débat sur la ratification du traité de Maastricht. L'idée-force : de même qu'une belle marque peut souffrir énormément d'un accident isolé, le journalisme en général pâtit considérablement de l'effet destructeur de quelques erreurs isolées mais voyantes.
J.-C. H.
« Média-Paranoïa », par Laurent Joffrin, Seuil.
Rôle. A toute idée reçue il faut un « contrarian ». Le patron de « Libération » tient brillamment ce rôle dans ce petit livre très enlevé qui veut tout simplement défendre la presse contre « l'opprobre général » dont elle souffre dans un grand amalgame avec l'ensemble de la classe dirigeante. Il ne traite pas directement des problèmes économiques des journaux, mais, indirectement, il cherche bien à en combattre une des causes. Le lecteur fera d'une pierre deux coups puisqu'il aura pour le même prix un inventaire exhaustif de tous les reproches qu'on peut adresser aux journalistes... et la plaidoirie en défense de Joffrin. Les idées sont constamment appuyées sur des exemples concrets, du faux charnier de Timisoara au débat sur la ratification du traité de Maastricht. L'idée-force : de même qu'une belle marque peut souffrir énormément d'un accident isolé, le journalisme en général pâtit considérablement de l'effet destructeur de quelques erreurs isolées mais voyantes.
J.-C. H.
« Média-Paranoïa », par Laurent Joffrin, Seuil.
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